Pessin Denis

Paris, France

Cartoonist

Dessin de presse de Pessin. Proposition de commentaire  du professeur de la classe.

Grâce à Internet, nous passons d’un espace à un autre. Candidats à rêver ensemble ou expatriés mordus de nouvelles technologies, nous caracolons sans trêve sur le web. L’illustrateur de presse et collaborateur au journal « Le Monde » Denis Pessin trace à l’encre de chine les contours de cet activisme. Des formes figuratives se détachent de cette frise sur fond monochrome pour déployer un scénario somme toute banal : une activiste de la toile d’araignée, fine gâchette en matière de  réseautage social du « cercle d’amis » dévoile une vérité qui dérange. L’image de ce couple opère comme un road-movie de la tambouille conjugale. Ce dessin satirique raconte nos vies, par des allusions à peine masquées. Pessin critique une civilisation esclave du numérique, d’une fuite en avant, d’une fuite du présent.

Internet, c’est trooooop mortel !

Deux silhouettes ici au profil exécuté en un trait, aux contours vagues et schématiques : une jeune femme, a priori  fort peu aimable, une mégère fébrile qui rabroue sans ménagements son mari un peu rouleur de caisse prétentieux. A moins qu’il ne s’agisse de son  concubin ou colocataire, peu importe… Tout le monde aura compris le scénario : avec mon PC portable, je gêne les autres ! Un scénario de web série qui aurait pour titre « On n’est plus chez nous ! ». On sent bien que pour ce couple d’amoureux, le pèlerinage à la fontaine de Trévise remonte à longtemps ! Un « rétrolien », dirons-nous,  évanoui…Le satiriste flirte avec les clichés conjugaux. Mais ici, rien à voir avec les chamailleries d’ours en peluche…  Pessin, d’emblée, laisse entendre que la seule relation durable qui puisse exister, c’est la connexion et rien d’autre.  Cette  maman bloggeuse, une « total addict » pour reprendre le jargon des cybernautes, tient un ordinateur sur les genoux : elle s’apprête sans doute à envoyer son énième commentaire ou billet d’humeur sur un blog féminin.

Pourquoi pas le portail Hellocoton, pour ne citer qu’un terrain de jeu assez féminin. Elle fait  peut-être partie des 900 millions d’internautes qui possèdent un compte sur Facebook. Un service de réseautage où les actions massives de partage  l’emportent  de loin sur l’échange de vive voix entre deux personnes proches.  Mais revenons au dessin. Le  compagnon de cette geekette gameuse imagine son portfolio avec didapages, il se voit en ligne, en haut de l’affiche en mode webcam ! Il se croit, à tort ou à raison,  en live show  dans le viseur des « amies » de la bloggeuse : « Je peux savoir ce que tu racontes sur moi ? ». Visiblement, notre hurluberlu  ne dispose pas du login ni du mot de passe pour avoir accès à  la timeline ! On peut craindre pour lui qu’il  se trouve dans la catégorie des « GrosBoulets » ou des blaireaux ! Ne figurant pas dans l’agenda numérique de  sa petite puce chérie, tout lui échappe.  Les « koi29 ? », c’est pour les autres.  Résumons : un jeune mari qu’on suppose heureux, à portée de joue de son épouse. Une passionaria du web, à portée de doigt ou de souris de son clavier, qui « textote » en mode rafale.  Le face à face des deux tourtereaux risque de tourner au vinaigre, à la bataille de hashtags*. L’épouse rompt en visière avec son mari qu’elle juge bien trop curieux, intrusif.  Après tout, marié ou non, homo numericus est devenu un « module » téléchargeable comme un autre. Notre « facebookeuse » place des liens à tout va, sans laisser son époux en placer une ! On s’imaginera  qu’elle diffuse sur Internet des textes, des images, des vidéos de son conjoint. Et ceci, dans l’attente d’un petit geste virtuel, d’un poke plus ou moins débile ou olé-olé,  genre « Lol, vous êtes nounounes les filles ! ». Alors que dans le même temps, son concubin  ignore tout de cette diffusion. La demande d’ajout sur la liste d’amis de sa  dulcinée risque d’être jetée à la corbeille, se dit-on. Les paramètres d’accessibilité lui sont interdits, formellement : « ça ne regarde que les autres », lui rétorque froidement sa femme. Message ultra-court, à l’image de la brièveté imposée par le microblogging. Ce qui ne va pas faciliter l’accès au lit.  Il reste au mari éconduit la solution Do not Track pour éventuellement contrecarrer le traçage en ligne de sa gentille petite trombine.  On en conclut que notre ménagère online préfère « tchatter » avec d’heureux inconnus ou de parfaits imbéciles plutôt que de maintenir un lien avec son époux. On le sait, les hommes et les femmes, de plus en plus connectés aujourd’hui, intègrent les nouvelles technologiques de communication à leur intimité, à leur vie sentimentale. La culture cybernétique encourage-t-elle le dialogue, la disponibilité ? Aboutirait-elle à  une recomposition du pouvoir au sein du couple conjugal ? Que veut donc nous faire observer Pessin ?

Signification sociologique du dessin de Pessin

Plusieurs  réponses sont possibles. Aujourd’hui, semble nous dire le caricaturiste Pessin, on a des centaines d’amis sur les réseaux sociaux. On ne peut pas leur parler individuellement, cela est impossible. On passe son temps à se connecter à d’autres partenaires, sans forcément les connaître. Ce qui revient à dire que se connecter, ce n’est pas échanger. On en vient même à oublier la proximité chaleureuse, naturelle celle-là,  de notre cohabitation avec la personne qu’on aime. On  préfère les « like », les olas et autres  standing  ovations : notre vie de tous les jours prend l’allure d’un « space opera », d’un « scriptboarder » mégalomane. Rêveur assis, emporté dans un nouveau monde auprès duquel la réalité quotidienne n’est qu’une histoire peu intéressante, l’internaute finit par considérer que  sa famille de cœur paraît de moins en moins attachante. Pour finir par se projeter corps et âme dans une pure fiction, celle d’une famille « imaginée ». Il s’offre, à peu de frais,  une seconde vie.  Le cyberespace marque indéniablement  un territoire délimité : celui de la décohabitation.  L’autre, celui qu’on tient dans ses bras, n’existe plus. D’ailleurs, sur le Web, l’intimité est devenue une valeur par défaut dans la vie affective ou amoureuse des gens. Dans la jungle des navigateurs Web, Google, Internet Explorer, Chrome,  Firefox Mozilla*, même les rapports amoureux font l’objet d’une marchandisation.  Alors, forcément, tout bloggeur  rêve de figurer au Top 300 de Wikio, de voir mentionner son blog dans le Guiness Book, dans Wikipédia ou, pourquoi pas,  chez Skyrock… Grâce à Youtube, les internautes plébiscitent le culte de notre personne. N’importe qui peut devenir, à partir de n’importe quoi, une pulpeuse héroïne de téléréalité. N’importe quoi, c’est par exemple, « Allo ! non mais… allo quoi ! ». Sans oublier la fin de la tirade toute cornélienne : « Allo ! t’es une fille, t’as pas de shampoing, c’est comme si je dis t’es une fille t’as pas de cheveux ! ». La banalité des formules convenues sur les forums (LOL ou MDR), la suffisance des trouvailles qui se veulent savantes ou saillantes sur les tweets, annoncent le triomphe de la médiocratie. Tout cela sonne creux. Il est des voyages sur internet qui se terminent sur un goût d’inachevé. Emmurée dans la cabine d’essayage du broadcasting, n’importe quelle bimbo sexy peut devenir une star avec robe de strass rouge en mode uploading ! Les pauses lascives de la torride Nabilla Benattia en témoignent.  Les webmarchands nous assaillent de slogans flatteurs : Broadcast yourself ! You will immediately increase the amount of happiness in your live!  Exilé sur internet, on devient le roi ! La connexion est une activité éminemment sédentaire, nous rappelle Pessin. Evidemment, quand on est seul, on s’ennuie. Cela va de soi. On peut s’ennuyer à deux, aussi. Cela se comprend aussi. Que faut-il en déduire ? « Moi tout seul » n’intéresse personne. Ce qui compte, ce sont les gens. Les autres. Et il vaut mieux qu’ils soient nombreux ! Ce qui me comble, c’est  le nombre indéterminé, la multitude de  mes « contacts », le collectif indistinct de mes vrais  « amis ».

Les compteurs de connectés, de visiteurs, de pages vues nous servent de promontoire. Le moi  achève de se dissoudre,  il se fond dans le « générique », dans la foultitude anonyme. Dans la  masse des gens que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam. On n’aime plus l’autre, on aime le bain de foule, la tripotée. Disons la cohue : celle de nos « sympathisants » qui partagent nos centres d’intérêt, celle de nos trolls, sélectionnés et cooptés dans nos forums. Mais reconnaissons-le : l’autre, c’est qui ? Un individu anonyme, un  inconnu, réduit à sa plus simple expression, et au mieux, à une adresse IP. Parcourons les plates-formes de discussion du Web : « Salut les gens ! », « Hey, les gens ! ». Les glissements sémantiques de ce  « private joke »  donnent lieu à un usage social frénétique de la civilité factice. On ne dira jamais « salut les amis », formule qui fait trop « has been ». Dans le style soixante-huitard de « Salut les copains ! ». Non, non, c’est « trop pas »… Le dessinateur de presse Denis Pessin attire implicitement notre attention sur une réalité affligeante : les « amis » virtuels deviennent notre nouvelle famille d’adoption. Les « autres »  incarnent des pseudopodes qui englobent nos particules de vie. Ils nous servent « d’aliments », comme les bactéries d’une fosse septique,  et nous enferment  dans une bulle, un vide sidéral,  un storyboard d’illusions.   La clause de confidentialité ne s’applique pas  à ce vortex fractal. Nos sentiments sont passés au tamis du réseautage. Paradoxe : on étale sa vie intime, pour mieux se laisser s’épanouir dans un monde qui n’existe pas, sauf dans nos fantasmes. Homo numericus s’adonne au papillonnage dans l’improbable. Pour céder la place à homo touristicus. L’humanité cède la place à une « Newmanity ». Les nouvelles offres numériques nous encouragent dans cette course à la « spectacularisation » du moi. Un ego transformé en Lunapark, à coups de nudges (défis lancés aux internautes). Portés sous les feux de la rampe, cherchant de manière obsessionnelle l’empathie virtuelle,  nous ne nous rendons pas compte de l’indigence du voyage. Plus familièrement, on cherche à se faire mousser, à faire monter la mayonnaise. Un peu comme Lady Gaga qui compte déjà 37 millions de tweets !  Sur la plate-forme Youtube, à chaque minute qui passe, ce sont  72 heures de vidéos qui sont mises en ligne. Sur le réseau Twitter, 340 millions de tweets sont émis chaque jour ! On  dénombre aujourd’hui 65 milliards d’applications sur les mobiles et tablettes tactiles ! Sans parler des textos (Short Message Service, créé en 1992),  qui ont trouvé leur part de grâce dans le paradis de  la téléphonie numérique : environ 250 000 SMS sont envoyés à chaque seconde écoulée dans le monde entier. Le 3 avril 1973, il y a exactement 40 ans, le « téléphone valise » faisait son apparition.  En 2013, plus de 50 mobiles se vendent par seconde sur notre planète. De quoi régaler les crackberries (les  inconditionnels du Black-Berry World) et faire tourner la boutique des screenshots. Appel* propose à ses utilisateurs  800 000 applications, Google 700 000 et Black-Berry 100 000.  De quoi nous faire perdre notre temps pour des décennies. Nos boîtes à lettres sont inondées de messages commerciaux non sollicités, indésirables. Publicité de masse oblige. Ce qu’on appelle couramment le phishing. Selon certaines sociétés de sécurité informatique, 72,9 % de nos e-mails sont des spams*. Sans parler des comptes inactifs… D’ici une cinquantaine d’années, il y aura sur Internet beaucoup plus de morts que de vivants ! Le web serait-il condamné à devenir un ossuaire ?

Conclusion

Ce croquis minimaliste de Pessin  caricature une scène de la vie familiale, conjugale. Il trace les lignes d’une authenticité sociologique. La charge satirique et l’ironie ravageuse de Pessin nous font sourire. C’est dans la nature même de la caricature de décrire qui nous sommes.  Homo mobilis, habitué aux rencontres virtuelles, n’attache plus aucune importance à celles qui sont réelles. Il vit dans la crainte, non pas de la séparation avec ceux qu’il aime, mais des audiences trop faibles. La médiamétrie nous sert de corde à linge. Comment expliquer ce phénomène social, en saisir les enjeux ? Et bien, très logiquement. Nous cherchons simplement un contact avec les autres, mais différent de notre vie de tous les jours. Nous rêvons d’une utopie fraternelle, où notre ego tiendrait le haut du pavé. Nous rêvons d’un réseau d’amitiés à l’éparpillement planétaire pour partir à la rencontre de nos congénères.  Nous délirons en tissant  des scénarios imaginaires confondants de banalité. Nous aimons les relations fantasques, les frasques,  avec leurs détails croustillants. Sans parler des débauches priapiques de la cybersexualité.  Et tout cela au risque de brouiller notre image  de soi, de voir s’embrouiller nos propres désirs. Et de couler à pic.  Ce couple n’est pas un duo atypique. On peut le ranger dans le portfolio  d’une génération assez bling-bling. D’une cohorte humaine qui confond hologramme et personne en chair et en os. Mais qui vit quoi, au juste ?  Une vie plus variée, certes, gorgée d’exhibitionnisme, avec pour ligne d’horizon l’impératif de se construire une communauté. Une vie communautaire qui n’implique aucun contact physique. Une vie sans queue ni tête, avec un « côté Bisounours » bon chic bon genre, nouvel avatar de la  gamification. Où l’on gagnerait des points, comme dans une vidéo. Mais une évidence s’impose : nous devenons  quelqu’un d’autre pour mieux se faire accepter par les autres. Il reste à trouver à réinventer une façon d’être pudique.

Travail personnel du professeur, Bernard Mirgain

http://bmirgain.skyrock.com/3160939920-DESSIN-DE-DENIS-PESSIN-Commenter-un-dessin-de-presse.html

 

 


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